Par Estelle Grenier-Robillard, éditeurice du contenu francophone au CBRC
Dans un communiqué de presse en septembre dernier, le gouvernement du Québec a annoncé la mise en place d’une série d’interdictions à la Politique linguistique de l’État. Ces modifications visent à contrôler l’usage d’appellations inclusives par toute personne travaillant au sein d’instances officielles, dont le milieu de la santé et des services sociaux. Ces interdictions gouvernementales viseraient à assurer une « cohérence » et à éviter une « confusion linguistique ».
Au Canada, parmi les multiples langues autochtones et la grande variété de langues diasporiques parlées sur le territoire, ce sont les deux langues coloniales officielles qui s’imposent. C’est dans ce paysage linguistique porteur d’une lourde histoire de violence perpétuée par les structures coloniales d’aujourd’hui que le français est utilisé par plus d’un quart de la population canadienne.
Les modifications présentées s’appuient sur les structures du colonialisme, c’est-à-dire un système de genre homme/femme qui exclut les personnes de la diversité sexuelle et de genre, ainsi que sur le concept de « pureté » appliqué à la langue française. Par cette tentative d’imposer un recul dans les pratiques de rédaction inclusive, ces décideurs portent entrave à la santé et à l’accès aux soins des personnes 2S/LGBTQIA+ en niant tout simplement l’existence de la diversité. Pourtant, il est primordial que le personnel de la santé utilise un langage qui respecte et valide l’identité de genre de la patientèle. Nos identités doivent être prises en compte pour une offre de soin de qualité. L’accès et le recours aux soins de santé de nos communautés sont en péril si un langage binaire nous invisibilise.
L’écriture inclusive est en réalité nécessaire à une expérience positive au sein du système de santé pour les personnes de la diversité sexuelle et de genre. Si les autorités de la santé et les hôpitaux publics n’utilisent pas l’écriture inclusive pour les formulaires d’admission et les documents informatifs, la patientèle 2S/LGBTQIA+ ne peut être accueillie et outillée de façon respectueuse et efficace dans les milieux de soin. Le CBRC et ses partenaires travaillent à rendre le milieu de la santé plus équitable et mieux adapté aux besoins spécifiques des personnes de la diversité sexuelle et de genre. Ce changement à la Politique linguistique de l’État est une régression qui impose des conséquences négatives aux personnes francophones bispirituelles, queers et trans.
En réponse à la vision sexiste de la langue française selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », les pratiques d’écriture inclusive ont évolué au Québec depuis les années 70, mais se sont surtout imposées dans les 30 dernières années. Parallèlement au mouvement pour la féminisation de la langue française, les communautés 2S/LGBTQIA+ ont également mobilisé différentes pratiques d’écriture inclusive pour nommer leurs réalités. Comme la langue est une ressource qui permet d’exprimer qui nous sommes, de parler de nos corps et de notre santé, son caractère inclusif est essentiel pour la visibilité et la promotion de la santé et du bien-être des personnes 2S/LGBTQIA+. Dans notre accès aux soins de santé, il est impératif que nous puissions nous exprimer d’une façon vraie, réel reflet de nos expériences.
L’inclusion des pratiques des groupes minorisés est une décision qui reflète la société. Comme l’explique Loïs Crémier, docteur·e en sémiologie : « il existe diverses pratiques linguistiques liées au genre à travers la francophonie. Il n’est pas nouveau que des personnes locutrices, qu’elles soient féministes, non binaires, trans, LGBTQ+ ou autres, amènent des propositions tout à fait intelligibles dans le contexte de leur usage. Cela fait partie de la vitalité et de la richesse de la langue française. » Les néologismes (nouveaux mots) sont un processus normal en linguistique. Ils véhiculent et témoignent des changements sociaux. Malgré un gouvernement provincial qui s’oppose à l’écriture inclusive, la société, elle, a démontré une ouverture à la possibilité de sortir de la binarité. En effet, l’utilisation d’un langage inclusif pour nommer d’autres réalités semble assez répandue pour que le gouvernement du Québec décide de réglementer et d’interdire son usage.
Alors que l’écriture inclusive a permis une meilleure inclusion des personnes non binaires dans le milieu de la santé et dans la société en général, le gouvernement provincial tente maintenant de refermer la fenêtre linguistique qui permet aux personnes de la diversité de genre d’exister dans la langue française. Mylène de Repentigny-Corbeil, directrice générale de l’organisme de défense des droits sexuels Les 3sex* nous l’explique : « L’interdiction de l’écriture inclusive pose un problème majeur puisqu’elle ne fait aucune distinction entre deux réalités : d’un côté, l’usage du pronom « iel » comme pronom pour désigner toutes les personnes, et de l’autre, son usage comme pronom d’affirmation identitaire pour les personnes non binaires. En amalgamant les deux, on nie l’existence même des personnes non binaires et on fragilise leur reconnaissance sociale et politique. C’est une atteinte grave et directe à leurs droits ».
Comme Mylène de Repentigny-Corbeil le démontre, l’influence de la langue est indéniable dans la reconnaissance des changements sociaux. Elle ajoute : « ces interdictions ne concernent pas uniquement les personnes trans et non binaires : elles touchent tout le monde. L’exclusion linguistique affecte aussi les femmes cis, qui disparaissent de nouveau derrière le masculin générique, et elle compromet les efforts d’inclusion de toutes les personnes marginalisées. En ce sens, c’est une attaque globale contre l’égalité et l’équité, qui réduit la langue à un outil de hiérarchisation plutôt qu’à un instrument de justice sociale ».
D’un point de vue légal, il est aussi intéressant de se rappeler que ces interdictions ne respectent pas les chartes en vigueur dans la société. Comme l’explique Laurence Gauvin-Joyal, juriste engagé·e sur les questions de genres et de sexualités : « plusieurs décisions récentes canado-québécoises témoignent de l’importance de respecter les pronoms d’usage des personnes trans et non binaires, menant parfois à des sanctions déontologiques ou professionnelles comme dans Médecins (Ordre professionnel des) c. Brière en 2024. Par ce refus de respecter les pronoms et les marqueurs de genre utilisés par son patient, le Conseil de discipline a ordonné une période de radiation de trois mois. » Il est intéressant de se rappeler l’ambiguïté du contexte social actuel, où des succès de défense des droits vivent parallèlement à d’autres démarches politiques imposant un recul des droits 2S/LGBTQIA+.
Pour conclure cette réflexion collective, l’histoire, la linguistique, la sociologie et le droit s’unissent ici pour nous soutenir dans nos pratiques communautaires. Rappelons-nous que les langues évoluent grâce à l’usage : le communiqué de presse et les modifications à la Politique linguistique de l’État du Québec qui ont fait des vagues cet automne sont, ironiquement, une confirmation de la solidité des pratiques bien implantées dans nos communautés francophones. De plus, nous constatons encore une fois que l’instrumentalisation des enjeux de santé des personnes de la diversité sexuelle et de genre sert à des fins autres que la création d’une société juste et équitable.
Un merci tout spécial à Mylène De Repentigny-Corbeil et à Laurence Gauvin-Joyal d’avoir accepté de répondre à mes questions et à Loïs Crémier pour son soutien à la conception du présent article.
Les opinions exprimées ci-dessus ne reflètent pas nécessairement les opinions et les politiques du CBRC et de ses bailleurs de fonds.
