L’île des poupées : une brève histoire de Soins d’affirmation de genre ÎPÉ

Par Jocelyn Mclean Adams
Directrice générale, Soins d’affirmation de genre Île-du-Prince-Édouard

Bon, je ne suis pas certaine que « L’île des poupées » soit le slogan de la prochaine campagne de tourisme ou de recrutement de l’Île-du-Prince-Édouard… mais qui sait? On peut rêver.

En tant que milléniale transsexuelle vivant en zone rurale et facilement identifiable comme trans, je dois dire que je n’ai pas choisi de travailler en santé trans. Je n’ai pas eu le choix de me spécialiser dans le domaine. Il est difficile pour les personnes trans de ne pas devenir expertes en la matière. Compte tenu de ma philosophie punk « fais-le toi-même » et de mon attitude « pourquoi se contenter de peu quand on peut avoir plus », ça a été naturel pour moi de m’impliquer petit à petit dans les politiques en matière de santé.

Commençons par dresser le tableau.

De 2018 à 2023, l’Île-du-Prince-Édouard disposait d’une Politique de chirurgie de confirmation de genre – une mauvaise politique, mais une politique tout de même, ce que plusieurs provinces n’ont toujours pas en 2026. On pouvait accéder aux soins d’affirmation de genre par l’intermédiaire des prestataires de soins primaires (si on en avait un ou une convenable) et, à partir de 2021, par celui des cliniques de Santé Î.-P.-É. (dans le cas contraire). Werk.

Dans l’ensemble, en 2021, l’accès aux soins d’affirmation de genre médicalement nécessaires était correct sur l’Île-du-Prince-Édouard… À moins, bien sûr, d’être une femme trans.

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La huitième édition des Standards de soins (SDS-8) de l’Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres (WPATH) constitue le plus vaste ensemble de données scientifiquement validées à l’échelle internationale sur la santé trans. Elle contient des critères d’évaluation généraux permettant de suivre les recommandations de traitements, ainsi que les options thérapeutiques elles-mêmes, conseillées par le milieu professionnel et dont les résultats positifs sur les personnes trans sont avérés. Comme on peut s’y attendre, les politiques de santé publique font souvent référence à ces directives en raison de leur approche complète et fondée sur des données probantes.

Malgré la position officielle de la WPATH sur la nécessité médicale (2016), en 2021, l’Île-du-Prince-Édouard continuait de classer la plupart des interventions d’affirmation de genre destinées aux femmes comme des interventions purement esthétiques et non médicalement nécessaires. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui dans la plupart des provinces, qu’elles déclarent utiliser la septième (2012) ou la huitième édition (2022) des Standards de soins. Ainsi, même si les provinces suivent scrupuleusement les recommandations de la WPATH en matière d’évaluation, elles refusent en réalité aux femmes trans les traitements visant précisément à remédier aux problèmes diagnostiqués lors de l’évaluation.

Les autorités sanitaires de l’Île-du-Prince-Édouard décidaient de manière sélective quelles recommandations cliniques accepter et lesquelles rejeter. Ce processus décisionnel ne reposait pas sur des données probantes; au contraire, il allait à l’encontre des conseils cliniques.

La décision d’exclure explicitement les interventions de féminisation des politiques de soins provinciales était influencée par des préjugés dévalorisant la féminité et les traits féminins et valorisant les traits masculins traditionnels. Cette réalité n’est pas propre à l’Île-du-Prince-Édouard – on la retrouve partout au Canada. Et c’est là que Soins d’affirmation de genre ÎPÉ (SAGÎPÉ) entre en scène. Geste grandiose : j’ai faxé les sentiments exprimés ci-dessus à la direction de Santé Î.-P.-É. Oui, faxé. Les ministères ne sont pas fans des traces écrites, et c’est pour ça que rien ne vaut un bon vieux fax.

À sa défense, Santé Î.-P.-É. a réagi sans tarder et s’est rapidement engagé à mandater un organisme indépendant pour examiner mes allégations. Quatre à six semaines plus tard, le ministère acceptait les faits que nous lui avions présentés. La haute direction de Santé Î.-P.-É. a eu l’amabilité de nous réserver une place au conseil d’administration afin que nous puissions apporter notre contribution à la mise à jour de la politique de soins d’affirmation de genre, en particulier pour les femmes trans.

Lorsque la nouvelle Politique sur la couverture des interventions d’affirmation de genre de la province est entrée en vigueur en juillet 2023, l’Île-du-Prince-Édouard s’est immédiatement imposed comme un chef de file en matière de santé trans au Canada, et Soins d’affirmation de genre ÎPÉ s’est vu décerner un plus tard cette année-là l’un des prix de la Journée des droits de la personne de l’Î.-P.-É. en reconnaissance de son travail.

« J’ai énormément de reconnaissance envers les ressources comme SAGÎPÉ : des personnes qui consacrent leur temps et leur énergie à soutenir, accompagner et défendre les membres de notre communauté, et qui s’engagent à aider les gens qui ont du mal à s’y retrouver dans le système de santé. » – Membre de la communauté

Aujourd’hui, la politique de l’Île-du-Prince-Édouard reste la meilleure au Canada, et à l’exception du Yukon, toutes les autres provinces et tous les autres territoires continuent de refuser des soins aux femmes sous le prétexte sexiste que la féminité est intrinsèquement superficielle. À cela s’ajoute une misogynie systémique et profondément ancrée dans le système de santé, qui semble malheureusement encore l’emporter sur les données cliniques, parce que, tout bêtement, « c’est d’même ». Si plusieurs provinces et territoires amendent actuellement leurs politiques pour que certains aspects soient alignés sur les recommandations des SDS-8, la misogynie continue de dicter l’approche des traitements féminisants, sans contestation (C.-B., N.-B., N.-É.… c’est de vous que je parle).

Après le succès de ses démarches pour faire changer la législation, SAGÎPÉ s’est retrouvé dans une position privilégiée. Nos efforts de défense des droits nous ont permis de nouer avec Santé Î.-P.-É. des liens si solides que notre organisme est devenu, de manière aussi inédite qu’inattendue, spécialiste des processus de réforme du système de santé. D’un côté, nous avions atteint notre objectif; de l’autre, nous ne pouvions pas nous empêcher de nous demander quels changements additionnels nous pourrions réclamer.

Comme nous hésitions sur les priorités à mettre sur la table, nous avons consulté la communauté locale. Celle-ci a demandé un·e intervenant·e-pivot. OK. Nous nous sommes retroussé les manches et, dès avril 2024, nous recrutions la première personne à agir à titre d’« intervenant·e-pivot en santé trans » dans la province, employée par SAGÎPÉ et travaillant en collaboration avec les autorités sanitaires (Santé Î.-P.-É.), avec un salaire pris en charge par le ministère de la Santé et du Mieux-être du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard.

C’est alors que les prestataires ont commencé à nous contacter pour demander des formations – pas seulement pour s’initier aux questions trans, mais pour mettre en place une certification. En novembre 2025, nous donnions à une vingtaine de prestataires de Charlottetown notre premier atelier de soins primaires d’affirmation de genre, un programme de DPC (développement professionnel continu) certifié Mainpro+.

« L’approche adoptée par Soins d’affirmation de genre ÎPÉ, qui met l’accent sur l’engagement communautaire, la participation à l’élaboration des politiques et le soutien authentique par les pair·e·s, ouvre la voie à un système de santé plus inclusif et plus accessible. » – Membre de la communauté

De l’avis général, l’histoire de Soins d’affirmation de genre ÎPÉ est pour le moins positive et constitue un exemple parfait de collaboration fructueuse entre les autorités sanitaires et la communauté.

Mais rien n’est jamais tout rose.

Mi-2025, malgré des rétroactions formidables et les évaluations positives d’un organisme indépendant, Soins d’affirmation de genre ÎPÉ s’est fait couper environ deux tiers de son financement par le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard (et non par Santé Î.-P.-É.). Aucun avertissement ni aucune justification n’ont été donnés. À l’heure actuelle, nous sommes toujours en pourparlers avec le ministère de la Santé et du Mieux-être, mais en date d’aujourd’hui (avril 2026), le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard ne nous a pas encore confirmé de budget pour l’exercice 2026-2027.

C’est en évoluant dans le milieu des politiques sanitaires que SAGÎPÉ s’est, sans le vouloir, imposé comme un leader en matière de santé. Cela a donné lieu à beaucoup de collaborations exceptionnelles avec divers organismes, notamment PEERS Alliance, l’Association médicale canadienne, Excellence en santé Canada, le Fonds d’action et d’éducation juridique pour les femmes, le Centre de recherche communautaire, ainsi qu’un nombre impressionnant de groupes grassroots d’un bout à l’autre du Canada.

Nous voulons que toutes les personnes trans puissent vivre longtemps, heureuses et en bonne santé, quel que soit l’endroit où elles vivent au Canada. Mais en attendant que le reste du pays se mette au diapason des données cliniques… ça nous fera plaisir d’accueillir toutes les poupées du pays à l’Île-du-Prince-Édouard.

Si vous souhaitez faire un don pour appuyer notre travail, nous inviter à donner une conférence, ou faire appel à nos services de consultation en matière d’élaboration des politiques ou de défense des droits, rendez-vous sur www.sagipe.ca.

Et si vous souhaitez en savoir plus, je suis toujours partante pour discuter avec vous autour d’un thé et d’une pâtisserie.

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les politiques ou les opinions du CBRC ou de ses bailleurs de fonds.


Jocelyn Mclean Adams

Jocelyn Mclean Adams est cofondatrice et directrice générale de Soins d’affirmation de genre Île-du-Prince-Édouard, un organisme à but non lucratif œuvrant en santé et dirigé par des personnes trans, dont la mission est d’améliorer la santé et le bien-être des personnes trans à toutes les étapes de leur vie.

Allochtone installée sur des terres mi’kmaq non cédées, Jocelyn vit avec sa femme, ses chiens, ses chats et ses poules sur la propriété rurale familiale, sur la côte nord de l’île. Elle est également écrivaine, musicienne et passionnée de moto.

S’appuyant sur une approche axée sur la personne et sur ses quelque 20 ans d’expérience en communication, elle dirige divers projets en suivant les principes de l’humilité culturelle, de la curiosité éthique et de la collaboration strategic. Elle est membre de l’Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres (WPATH), de l’Association professionnelle canadienne pour la santé transgenre (CPATH) et du Collège canadien des leaders en santé.


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Ce projet a été financé en partie par l’Agence de la santé publique du Canada.
Les opinions qui y sont exprimées ne représentent pas nécessairement celles de l’Agence de la santé publique du Canada.

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À propos du CBRC

Le Centre de recherche communautaire (CBRC) promeut la santé des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre par le biais de la recherche et du développement d’interventions.
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