La solidarité passe aussi par l’air pur : conseils pour proposer des événements et des services accessibles aux personnes 2S/LGBTQIA+ immunodéprimées, en situation de handicap et prenant garde aux infections

Écrit par Beau Cadrin

« On a tout? » Je pose régulièrement cette question à maon partenaire alors que nous ajustons nos masques, quittons l’air filtré sécuritaire de notre appartement, et nous rendons à des événements communautaires où la menace des infections plane tout autour de nous. Nous emportons des masques supplémentaires et des Tupperwares pour nous ramener à manger, et laissons nos gourdes à la maison, sachant qu’il n’est pas sûr pour nous de manger et de boire au milieu de notre entourage. Cette réalité semble sans doute appartenir à un temps révolu, mais pour de nombreuses personnes, elle est toujours bien présente. Maon partenaire et moi n’avons jamais eu l’option d’ignorer l’épidémie de masse, l’invalidité persistante et le nombre croissant de décès autour de nous.

Depuis que l’obligation officielle du port de masque a été retirée fin 2022, de nombreux organismes et événements communautaires du pays sont revenus à leur mode d’accueil pré-COVID, c’est-à-dire, en général, sans égard à la prévention des maladies, ce qui prive de services essentiels et de rassemblements communautaires les personnes prudentes, immunodéprimées et en situation de handicap. Cela fait de nombreuses années que des espaces conçus dans un souci d’inclusion ne m’apportent plus sécurité, compréhension, ni protection. L’absence de précautions prises par ces espaces se traduit malheureusement par un manque d’inclusion véritable : mon accès aux événements et aux services qui étaient autrefois au cœur de mes liens avec la communauté queer s’en trouve radicalement altéré.

Les milieux cliniques ont également assoupli leurs mesures de sécurité, entravant ainsi l’accès de certaines personnes aux soins d’affirmation de genre, au dépistage et au traitement des ITSS, ainsi qu’à d’autres services nécessaires. L’absence de précautions sérieuses contre les risques persistants de maladies aérogènes est d’autant plus choquante que les communautés marginalisées sont davantage exposées en raison de facteurs aggravants et de déterminants sociaux de la santé¹. Si la réponse collective des leaders communautaires aux problèmes de santé émergents dans tout le pays (mpox, nombre croissant d’ITSS) témoigne d’une volonté de s’organiser et de défendre la communauté 2S/LGBTQIA+ comme à l’époque de la crise du sida, l’état de lassitude et d’indifférence qui s’est installé après plusieurs mois de pandémie de COVID-19 a fini, la plupart du temps, par se transformer en négligence totale envers les risques liés aux maladies aérogènes. Comme nous l’avons vu dans le passé avec la crise du sida, il incombe à la communauté 2S/LGBTQIA+ de prendre elle-même l’initiative de protéger la santé de ses membres. Même si la COVID-19 est aujourd’hui quasi-absente des nouvelles, des politiques et mandats gouvernementaux et des conversations transparentes, la menace pour la santé et le bien-être de nos communautés n’a pas disparu, et elle continue de croître avec chaque nouveau variant, chaîne de transmission et réinfection.

Du rhume à la grippe en passant par la rougeole (en augmentation ici en Alberta), les maladies transmissibles par voie aérienne représentent toutes des menaces pour les communautés immunodéprimées et en situation de handicap, la COVID-19 restant l’une des maladies aérogènes les plus dangereuses actuellement en circulation. Le Rapport communautaire Notre santé sur la COVID-19 : les personnes queers et trans en situation de handicap au Canada, récemment publié par le CBRC, montre que la pandémie de COVID-19 a des conséquences radicales sur la santé et le bien-être de la communauté 2S/LGBTQIA+ en situation de handicap. Le rapport indique notamment que 53 % des personnes en situation de handicap interrogées ont déclaré que leur état de santé s’était dégradé comparativement à la période précédant la pandémie, et que 75 % d’entre elles se sentaient « très » ou « extrêmement » préoccupées par les répercussions de la COVID-19 sur leur santé mentale et leur bien-être². Parallèlement, beaucoup ont été rassuré·e·s par la fausse information selon laquelle la COVID-19 équivalait à un simple rhume pour les personnes en bonne santé physique, bien que plusieurs études aient prouvé le contraire. Des millions de personnes au Canada souffrent aujourd’hui de COVID longue, une maladie actuellement incurable pouvant varier de symptômes légers à une invalidité totale. Brouillard mental, fatigue chronique, perte du goût et de l’odorat, sensibilité au son et à la lumière, essoufflement, maladies auto-immunes, problèmes cardiaques, etc. : les conséquences possibles d’une infection à la COVID-19 sont légion.

Que peuvent alors faire les organismes communautaires, les gestionnaires d’événements et les prestataires de soins de santé pour protéger les membres de leur communauté en situation de handicap, leurs proches et leur propre personnel? La réponse semble simple : il faut rester chez soi quand on est malade et, si l’on organise des événements, demander au public de faire de même. Toutefois, nombre d’études ont montré que près de la moitié des cas de COVID-19 sont asymptomatiques⁴; autrement dit, on peut infecter d’autres personnes et potentiellement les invalider sans même savoir qu’on est malade. Plusieurs autres maladies peuvent également être transmises par des personnes asymptomatiques, donnant lieu à une multitude de menaces indétectables. Heureusement, il existe bien des manières de concevoir et d’organiser des événements accessibles à tou·te·s les membres de la communauté 2S/LGBTQIA+, en particulier aux personnes en situation de handicap qui se voient trop souvent dire de rester chez elles.

La première façon, et la plus importante, d’organiser des événements accessibles aux personnes devant se protéger des infections transmissibles par l’air, en particulier dans les espaces dédiés aux soins de santé, est de mettre en place des protocoles de port du masque clairs, gérables et cohérents. Lorsqu’on élabore ces politiques, il est important d’avoir une bonne compréhension des types de masques existants et de la bonne manière de les ajuster, car les masques chirurgicaux et non étanches ne sont pas aussi efficaces que d’autres modèles pour arrêter la propagation des particules aériennes. Il est préférable d’opter pour des masques de qualité, tels que les masques contre les particules Aura 3M (mon modèle de prédilection), d’autres masques N95 et KN95, ou d’autres modèles de qualité provenant de distributeurs de confiance. Si vous avez du mal à trouver les bons masques ou à comprendre les protocoles sécuritaires de port du masque, vous pouvez communiquer avec un organisme de votre région qui adopte déjà des pratiques de prévention sanitaire. Il existe des Mask Blocs dans de nombreuses villes : ces organismes consacrés à la sensibilisation communautaire fournissent des masques de qualité aux personnes qui n’ont pas les moyens de s’en procurer ou qui ont du mal à en trouver. Un bon exemple de Mask Bloc est COVID Safer amiskwaciy, un organisme établi dans la ville connue sous le nom d’Edmonton, qui distribue des masques, éduque le public sur le port adéquat et organise des ateliers de sensibilisation des communautés environnantes à la menace de la COVID.

En plus d’instaurer des protocoles de port du masque dans votre équipe, vous pouvez distribuer gratuitement des masques à votre public ou clientèle : c’est un excellent moyen d’inviter d’autres personnes à prendre part aux soins communautaires aux côtés des membres de votre personnel. Si vous voulez aller encore plus loin, vous pouvez rendre obligatoire le port du masque dans certains événements et espaces (voire dans tous); cela indique clairement que votre organisme prend au sérieux la santé et le bien-être de l’ensemble de la communauté – sans exception. Les espaces destinés à fournir au public des soins de santé vitaux, notamment des tests de dépistage des ITSS et des soins d’affirmation de genre, devraient en particulier mettre en place des politiques de port du masque obligatoire.

Le rapport du CBRC sur les effets de la COVID-19 sur les personnes 2S/LGBTQIA+ en situation de handicap montre à quel point il est important que les organismes communautaires privilégient le port du masque, la filtration de l’air et l’accessibilité. Selon l’enquête, près de la moitié des personnes en situation de handicap interrogées avaient un faible niveau de confiance dans le système de santé, tandis que près des trois quarts avaient un niveau de confiance élevé dans les organismes communautaires 2S/LGBTQIA+⁵. Cet important écart prouve que beaucoup de personnes 2S/LGBTQIA+ vivant avec un handicap seraient largement plus susceptibles de se tourner vers un organisme communautaire que le système de santé lui-même pour obtenir des soins de santé. Des mesures d’accessibilité sont donc essentielles pour garantir que toutes les personnes de notre communauté peuvent obtenir les soins dont elles ont besoin. Selon mon expérience, il est rare que les organismes, les événements et les espaces veillent à l’accessibilité au point d’imposer le port du masque; il est donc tout aussi rare que les soins de santé m’apparaissent comme sécuritaires. Pourtant, lorsque ces éléments sont pris en compte, les personnes immunodéprimées, en situation de handicap et limitant leur exposition aux risques de transmission, comme moi, comprennent qu’elles peuvent compter sur la volonté de leur organisme d’assurer leur sécurité et leur inclusion.

Un autre moyen central de rendre votre espace accessible à tout le monde est de veiller à la qualité de l’air dans vos bureaux et dans les salles où se tiennent vos événements. Il existe plusieurs façons de s’en occuper, les deux principales étant de choisir un lieu en fonction de la qualité de son air ou d’améliorer la qualité de l’air manuellement. Dans le premier cas, il est essentiel de veiller à ce que l’espace dispose d’un bon système de filtration d’air et de vérifier que l’air y circule en tout temps. Le moyen le plus facile d’y parvenir est d’organiser des événements en plein air, ce qui garantit généralement une bonne qualité de l’air. Si l’événement doit se dérouler à l’intérieur, pensez, avant de choisir votre emplacement, à vous renseigner auprès des propriétaires des lieux sur le système de filtration et sur la présence de fenêtres pouvant s’ouvrir. Votre organisme peut en outre se procurer un moniteur de CO2 portable, tel que l’Aranet4, qui mesure le niveau de dioxyde de carbone dans l’air et permet de s’assurer que celui-ci se situe dans une fourchette sécuritaire. La partie 9 de ce document (anglais) donne des explications claires sur la mesure du CO2 et le mode d’utilisation des moniteurs. Le reste du document comporte une foule d’informations sur le port du masque, la purification de l’air et d’autres manières de vous protéger et de protéger votre communauté contre la transmission par aérosol.

Si vous ne parvenez pas à trouver un bâtiment bien ventilé, il existe de nombreux moyens de filtrer l’air et d’améliorer la circulation de l’air dans n’importe quel lieu. L’étape la plus simple consiste à ouvrir les fenêtres et les portes si le temps le permet, afin de faire circuler l’air entre l’intérieur et l’extérieur. Par la suite, l’installation de purificateurs d’air améliorera considérablement la qualité de l’air et réduira la probabilité de transmission par aérosol. Il existe une grande variété de purificateurs, dont certains sont destinés à des espaces restreints, comme le Coway Airmega, et d’autres à des espaces beaucoup plus vastes, comme le Levoit Core 600S. Il est important de connaître la superficie de l’espace dont vous souhaitez filtrer l’air, chaque purificateur étant capable de traiter un certain nombre de mètres carrés. N’oubliez pas de lire attentivement les instructions de chaque purificateur, car certains doivent être nettoyés, et tous doivent avoir leur filtre HEPA remplacé après un certain temps. Entre le coût initial du purificateur et le coût récurrent des filtres de remplacement, l’aspect financier est souvent le principal obstacle rencontré par les organismes communautaires. Encore une fois, il est fortement conseillé de communiquer avec le Mask Bloc le plus proche, car plusieurs d’entre eux louent ou prêtent des purificateurs, en plus de fournir des informations sur les options à moindre coût.

Outre le port du masque et la filtration de l’air, un autre moyen de garantir l’accessibilité de vos événements est de proposer des options en ligne. Il est relativement facile d’offrir la possibilité d’assister en ligne à la plupart des réunions, des programmes éducatifs et des conférences. Vous pouvez par exemple diffuser l’activité sur Zoom ou sur d’autres plateformes en ligne. Il est important de communiquer les liens de ces événements en ligne de manière sécuritaire, car les espaces virtuels sont susceptibles d’attirer des personnes anonymes qui ne sont pas des membres de la communauté et qui peuvent se montrer hostiles ou irrespectueuses. Par exemple, envoyez un formulaire Google à remplir ou demandez aux personnes intéressées d’écrire à une adresse courriel pour demander le lien. Souvent, cette petite étape supplémentaire permet de s’assurer que seules les personnes qui souhaitent réellement participer accèdent à l’espace en ligne.

Bien que les espaces en ligne soient une excellente solution de rechange aux événements en personne, je vous invite à vous remémorer vos sentiments lorsque tous les événements communautaires se déroulaient exclusivement en ligne. Les événements en ligne ne remplaceront jamais à mes yeux les expériences en personne ni le plaisir d’être physiquement au sein de ma communauté. De nombreuses études montrent que la distanciation physique pendant les premiers temps de la pandémie a eu des effets négatifs manifestes sur la santé des membres de la communauté 2S/LGBTQIA+⁶. C’est pourquoi il est non seulement important de proposer un espace en ligne aux personnes immunodéprimées et en situation de handicap qui ne peuvent pas du tout accéder aux espaces physiques, mais il est aussi crucial de créer des espaces physiques qui accueillent en toute sécurité celles qui sont capables de s’y rendre en personne.

En guise de dernière suggestion, je conseille d’ajouter une déclaration d’accessibilité à la promotion de vos événements, programmes, manifestations et espaces. En résumé, une déclaration d’accessibilité est un texte, un schéma ou tout autre document facile à lire qui indique les mesures prises pour rendre l’événement ou l’espace accessible, ainsi que les éventuelles lacunes. Par exemple, l’organisme LavenderClubYYC, un groupe saphique de Calgary organisant des événements où le port du masque est obligatoire et auxquels j’aime toujours assister, insère une simple déclaration d’accessibilité dans ses publications Instagram. Ces déclarations indiquent clairement si les lieux sont accessibles aux fauteuils roulants, si le port du masque est obligatoire, si l’espace dispose de toilettes mixtes, et d’autres renseignements importants sur divers besoins en matière d’accessibilité.

Si cet article est principalement axé sur les enjeux d’accessibilité liés à la prévention des maladies, les espaces accessibles peuvent prendre différente formes et doivent également tenir compte de l’accessibilité physique, des possibles obstacles financiers et des options de tarifs dégressifs, de la traduction, la transcription et l’interprétation des communications écrites et orales, de l’accessibilité du langage utilisé, des déclencheurs sensoriels (éclairage, volume sonore), des espaces consacrés aux personnes racisées et trans, etc. Une bonne déclaration d’accessibilité tient compte de tous ces facteurs afin que les personnes en situation de handicap n’aient pas à faire l’effort de poser des questions et de formuler des demandes liées à leurs besoins en matière d’accessibilité. Les organismes doivent certes rester ouverts aux questions et aux commentaires, mais aussi fournir à l’avance autant d’informations que possible. N’ayez pas peur d’indiquer que votre espace n’est pas accessible à certains égards : il est important que les gens puissent se préparer à l’éventualité que certains de leurs besoins ne soient pas satisfaits.

Au début, ce travail de prise en compte de l’accessibilité et des vulnérabilités aux maladies peut sembler une tâche énorme. Mais rassurez-vous, il existe de nombreuses ressources et options qui vous aideront à adopter des pratiques d’accessibilité gérables et efficaces. Si votre organisme dispose des ressources nécessaires, il peut envisager d’embaucher à titre de consultant·e une personne spécialisée en accessibilité et en justice pour les personnes en situation de handicap; c’est un excellent moyen de concevoir dès le début des événements, des espaces et des programmes qui tiennent compte des personnes immunodéprimées et en situation de handicap. Les consultant·e·s peuvent également évaluer vos pratiques actuelles, leur point de vue externe aidant souvent à déceler des problèmes auxquels vous n’aviez pas pensé.

Si vous ne pouvez pas faire appel à un·e consultant·e, prenez le temps d’écouter les personnes en situation de handicap, de faire vos propres recherches et de demander l’aide d’organismes de votre région avant d’entamer le processus visant à rendre vos événements et vos espaces accessibles. Il existe aussi de bons modèles dans le milieu médical : les hygiénistes dentaires et les optométristes mobiles, par exemple, peuvent inspirer les prestataires de soins de santé à créer des options de soins d’affirmation du genre et dépistage des ITSS plus accessibles. La conscientisation à la justice pour les personnes en situation de handicap, à l’accessibilité et aux pratiques de prévention sanitaire est un processus qui dure toute la vie; chaque événement, chaque programme et chaque espace offre à votre organisme une nouvelle occasion d’améliorer ses mesures d’accessibilité. En tant que personne queer pour qui la prévention est une nécessité, j’ai passé beaucoup de temps à rêver d’un avenir où je pourrai me sentir autant à l’aise au sein de ma communauté que dans l’atmosphère filtrée et sécuritaire de mon appartement. J’ai confiance que celleux parmi vous qui ont pris le temps de me lire désirent bâtir à mes côtés ce monde sécuritaire et solidaire. Je vous encourage maintenant à poursuivre l’objectif de rendre vos événements, vos espaces et vos programmes accueillants, inclusifs et accessibles à tou·te·s.

 

Beau Cadrin est une personne allochtone blanche, queer et trans, membre d’un réseau d’activistes sensibles aux risques sanitaires situé partout sur l’Île de la Tortue. Iel évolue dans le monde en portant constamment le masque en public, et milite pour intégrer l’air pur et le port du masque dans les soins communautaires. Beau travaille et réside sur les territoires visés par le Traité no 6, où il anime des ateliers pédagogiques sur divers sujets, notamment la conservation des semences, les droits des personnes trans et l’équité menstruelle.

 

Financé par :


Les opinions exprimées dans ce texte ne représentent pas nécessairement celles du Centre de recherche communautaire ou de l’Agence de la santé publique du Canada.

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CBRC

À propos du CBRC

Le Centre de recherche communautaire (CBRC) promeut la santé des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre par le biais de la recherche et du développement d’interventions.
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