Le Canada ne doit pas seulement défendre son économie et sa souveraineté, mais aussi les droits de la communauté 2S/LGBTQIA+
par Francesco MacAllister-Caruso
Le Canada fait face à un péril sans précédent depuis le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump en janvier dernier. Entre les tarifs douaniers et les menaces d’annexion, la rhétorique de Washington a réussi à amener une bonne partie de la population canadienne à faire front commun.
Au cours des derniers mois, le débat national a principalement porté sur les moyens les plus efficaces de protéger la souveraineté et l’économie canadiennes face à un gouvernement américain de plus en plus hostile. Les mesures proposées sont importantes et même nécessaires, compte tenu de la rapidité et de l’ampleur des actions de Trump, mais elles ne doivent pas se limiter à cela.
Si le Canada veut réellement affirmer son identité nationale et suivre une voie radicalement différente de celle de son voisin du sud, il doit dépasser la seule question économique. Pour cela, il doit protéger ce qui fait sa réputation partout dans le monde : son engagement en faveur de la diversité, de l’équité et de la justice.
Il faut admettre que le Canada n’est pas toujours à la hauteur de son image. Les séquelles du colonialisme de peuplement et du génocide des peuples autochtones, dont la souveraineté continue d’être bafouée, nous rappellent qu’il reste beaucoup à faire pour mériter cette réputation élogieuse. Pour autant, nous devons nous efforcer d’y faire honneur.
Aux quatre coins du Canada, on célèbre la Fierté cet été : c’est l’occasion pour notre pays de réaffirmer son engagement envers la justice sociale sur la scène internationale. En défendant fermement les droits des personnes 2S/LGBTQIA+, en particulier ceux des personnes de diverses identités de genre, le Canada peut se montrer aux antipodes de l’autoritarisme et de la polarisation qui ne cessent de gagner du terrain aux États-Unis. Dans l’intérêt de toute la population et pour sécuriser son avenir, le Canada ne doit faire aucun compromis sur son rôle de chef de file dans le domaine des droits des personnes trans.
Un héritage à protéger
Au cours des dernières décennies, l’activisme communautaire a réussi par sa persévérance à améliorer considérablement la vie des personnes de diverses identités de genre vivant au Canada, même si tout n’est pas encore parfait. Les gouvernements fédéral et provinciaux ont été parmi les premiers au monde à inscrire l’identité et l’expression de genre dans la liste des motifs de discrimination interdits par la loi. La criminalisation des thérapies de conversion et les réformes administratives permettant aux gens de modifier leur indicateur de genre sur leurs documents officiels comme leur passeport, sans exigences médicales intrusives, démontrent l’engagement du Canada à défendre les droits et la dignité des personnes de diverses identités de genre.
D’importantes lacunes et disparités régionales persistent, notamment en ce qui concerne l’accès aux soins d’affirmation de genre dans les communautés rurales et autochtones. Le gouvernement de l’Alberta est même allé jusqu’à adopter une loi interdisant les soins d’affirmation de genre aux personnes de moins de 16 ans. Toutefois, le Canada reste globalement ferme dans sa volonté de défendre les personnes trans, même si cette position est de plus en plus fragilisée par une extrême droite enhardie par les événements aux États-Unis.
La nouvelle administration Trump fait systématiquement reculer les protections des personnes trans, qui subissent pourtant déjà des taux élevés de discrimination et de violence. Le gouvernement américain a notamment :
- interdit aux personnes trans de servir dans l’armée;
- restreint l’accès aux soins d’affirmation de genre dans les prisons;
- interdit les changements d’indicateurs de genre sur les passeports;
- exclus les athlètes trans des équipes sportives féminines;
- éliminé les subventions accordées aux programmes et aux recherches consacrés aux soins de santé des personnes trans;
- intimidé les institutions publiques qui s’opposent à ces décrets.
Ces politiques sont fondées sur un discours fallacieux qui dépeint les personnes trans comme une menace à la sécurité des femmes, des enfants et de la société. Elles mettent les minorités de genre en danger en attisant les sentiments anti-trans aux États-Unis et en creusant les divisions à l’échelle mondiale.
Cette déferlante de politiques anti-trans conduit les personnes de diverses identités de genre vivant aux États-Unis à se réfugier dans des pays plus sûrs, notamment au Canada. Fuyant les persécutions devenues monnaie courante au sud de la frontière, nombre d’entre elles déposent ici des demandes d’asile officielles. Leur situation témoigne de la détérioration rapide de la démocratie américaine et de la responsabilité du Canada de demeurer une terre d’asile. Il faut cependant souligner que les menaces aux droits de la personne et aux politiques fondées sur des preuves crédibles et objectives n’émanent pas uniquement des États-Unis. Partout dans le monde, de plus en plus de mouvements réactionnaires choisissent les communautés trans comme boucs émissaires faciles et tentent d’effacer leur existence de l’histoire.
Le Canada n’est pas à l’abri du danger. Les données du recensement de 2021 indiquent que les personnes de diverses identités de genre représentent un individu sur 300 vivant dans un logement privé. Malgré cela, une étude réalisée en 2023 par l’Institut Angus Reid montre que, si 70 % de la population canadienne reconnaît les importantes discriminations dont sont victimes les personnes trans, 56 % continuent de croire que les individus devraient être exclusivement désignés comme hommes ou femmes. Ces chiffres laissent entendre qu’il y a bien une prise de conscience au sein du grand public, mais que la compréhension de la diversité des genres reste limitée.
Ce manque de compréhension, associé aux changements d’opinion publique, contribue à la propagation de la désinformation sur des enjeux délicats tels que les soins de santé, l’éducation et le sport. En véhiculant des mensonges sur les personnes trans, les populistes, qui n’hésitent pas à ignorer la vérité au profit de l’opportunisme politique, sapent volontairement des droits qu’il a fallu des décennies pour obtenir.
Une autre tendance inquiétante est celle de plusieurs gouvernements provinciaux, à savoir l’Alberta, la Saskatchewan et le Nouveau-Brunswick, à invoquer sans hésitation la clause dérogatoire pour nier les droits garantis par la Charte, en particulier la protection des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre dans les écoles (bien que le Nouveau-Brunswick ait depuis révisé ses politiques). Il s’agit d’un dangereux précédent qui causera des préjudices à la société bien au-delà des communautés trans. L’usage de la clause dérogatoire menace le principe de l’indépendance judiciaire et la garantie constitutionnelle des droits de la personne : tout le monde en souffrira.
Quel avenir pour le Canada?
Dans le contexte actuel, le gouvernement fédéral doit agir avec fermeté pour protéger les valeurs que la population canadienne chérit tant. Il doit résolument sauvegarder les droits des personnes trans, et non les sacrifier au nom de manœuvres politiques et de négociations commerciales. En luttant contre la désinformation et en défendant les approches législatives fondées sur des preuves, nous pouvons protéger les membres les plus vulnérables, cis ou trans, de la société. Ce faisant, nous définirons notre identité nationale et favoriserons un débat politique sain et dénué d’alarmisme sur des sujets complexes.
Il semble jusqu’à présent que le nouveau premier ministre du Canada soit de cet avis. Au cours de la campagne électorale du printemps dernier, Mark Carney s’est montré ouvert à recourir aux pouvoirs du gouvernement fédéral en vertu de la Loi canadienne sur la santé pour garantir l’accès aux soins d’affirmation de genre. Il s’est également dit opposé à l’utilisation préventive de la clause dérogatoire et a affirmé que les droits des personnes 2S/LGBTQIA+ étaient un principe fondamental.
Lors d’un discours devant une foule rassemblée sur la colline du Parlement en juin dernier pour le lever officiel du drapeau de la Fierté, le premier ministre a reconnu que nos communautés traversaient une période de violence et de retour de bâton, et il a affirmé que son gouvernement continuerait à défendre nos droits. Il s’est également engagé à investir des fonds pour assurer la sécurité des événements de la Fierté partout au pays, dont les coûts ont rapidement augmenté, prolongeant ainsi l’initiative lancée par son prédécesseur Justin Trudeau.
Ces mesures sont toutes importantes, mais elles ne suffisent pas. Pour être à la hauteur de la tâche, Ottawa doit répondre aux appels de la communauté et des organismes comme Egale Canada, qui réclament un renforcement du plan gouvernemental de lutte contre la haine en ligne et de défense des droits des personnes 2S/LGBTQIA+ contre les inévitables attaques politiques.
Le premier ministre ne doit pas oublier de passer de la parole aux actes, non seulement pour tenir ses engagements auprès de la population canadienne, mais aussi pour signaler à la communauté internationale que le soutien aux droits des personnes trans fait partie intégrante de notre identité.
Face à l’hostilité croissante dont font preuve les États-Unis, les valeurs de diversité, d’équité et de justice du Canada doivent plus que jamais resplendir. Le soutien aux communautés trans et de diverses identités de genre n’est pas qu’une question de débat politique ou une monnaie d’échange dans des négociations commerciales. C’est la preuve de notre engagement fondamental envers les droits de la personne et la dignité humaine.
Pour terminer, il faut rappeler que, quelle que soit l’importance des mesures gouvernementales, elles ne peuvent être prises sans le soutien du public. Chaque membre de la société canadienne a un rôle à jouer dans la sauvegarde des progrès obtenus et dans la résistance aux discours populistes qui diabolisent les groupes vulnérables à des fins politiques immédiates. En cette saison de la Fierté, nous savons exactement ce qui est en jeu. Notre réponse doit être tout aussi claire : « Jouons du coude » pour les personnes trans aussi.
Publication originale en anglais dans Policy Options
14 juillet 2025
