Par Marie Geoffroy, directrice adjointe de la recherche au CBRC, et ses collaborateur·trice·s (voir liste en fin d’article)
*Avertissement : cet article présente des données sur la violence sexuelle.*
Quelle est aujourd’hui la situation en matière de santé – et, plus précisément, de santé sexuelle et reproductive – des femmes et des personnes fem et de diverses identités de genre qui s’identifient comme bispirituelles, lesbiennes, gaies, bisexuelles, trans et queers (2S/LGBTQ+)?
Il est depuis longtemps difficile de répondre à cette question, en partie en raison du manque de données sur ces populations, des maigres financements destinés à ce type de recherche, et plus généralement, du peu de conversations sur les femmes et les personnes de diverses identités de genre au sein des environnements de recherche sur la santé queer (voir la note de bas de page sur la terminologie utilisée dans cet article)[1]. Heureusement, les choses commencent à changer avec la collecte de nouvelles données et la mobilisation communautaire pour que nos besoins en matière de santé sexuelle et reproductive soient compris et comblés. Depuis des dizaines d’années, les lesbiennes et les femmes queers cis et trans, ainsi que les communautés de diverses identités de genre, s’organisent et militent au sein de nombreux mouvements, notamment les mobilisations autour du VIH/sida et les mouvements féministes. L’élargissement du mandat du CBRC, qui sert aujourd’hui l’ensemble des communautés 2S/LGBTQ+ et non plus seulement les hommes gais, est encore relativement récent (2021), tout comme le sont les réflexions critiques et le travail visant à reconnaître et valider les expériences des femmes et des personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+.

Les données recueillies par le CBRC et d’autres organismes communautaires, comme le Réseau des lesbiennes du Québec, nous aident à comprendre les formes et les taux de discrimination et de violence que subissent les femmes et les personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+ – notamment le sexisme, la transmisogynie, la grossophobie et le racisme. Ces violences ont des répercussions sur notre vie quotidienne, notamment sur nos interactions avec le système de santé. Par exemple, les données de l’étude Notre santé publiées par le CBRC en 2024 indiquent que 59 % des femmes 2S/LGBTQ+ et des lesbiennes de diverses identités de genre vivent avec un état de santé chronique, que 54 % vivent avec un trouble de santé mentale, et que 23 % ont été victimes de discrimination au sein du système de santé depuis 2020. Dans son enquête pancanadienne de 2024, le Réseau des lesbiennes du Québec constate que 47 % des femmes et des personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+ sont victimes de sexisme au sein du système de santé. Il conclut également que 67 % des personnes interrogées ont été victimes de violences sexuelles au moins une fois dans leur vie. Les recherches d’Egale ont également révélé les efforts considérables qu’il est nécessaire de déployer pour accéder aux soins, ainsi que la discrimination et les interactions négatives fondées sur le sexisme, le racisme, les préjugés liés au poids, le détournement cognitif médical, l’âgisme et le cishétérosexisme dont sont victimes les femmes et les personnes trans et non binaires LBQ au sein du système de santé canadien.
À l’occasion de la Journée de visibilité lesbienne 2026, nous avons examiné de plus près les données préliminaires de l’enquête Sexe au présent 2025 du CBRC sur la vie sexuelle des femmes et des personnes fem queers au Canada. Pour replacer les choses dans leur contexte, l’enquête Sexe au présent a été créée en 2002 sous forme de sondage communautaire sur le VIH, les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) et la santé sexuelle; elle était initialement axée sur les hommes gais cisgenres. Au fil des années, elle a connu de nombreuses évolutions. En 2025, à la suite d’une mobilisation communautaire et d’une consultation ciblée auprès de membres du personnel du CBRC et de partenaires s’identifiant comme femmes, fem et personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+, les critères d’admissibilité de Sexe au présent ont été élargis afin d’englober les expériences et le vécu des femmes queers et trans – des communautés historiquement sous-représentées dans la recherche en matière de santé sexuelle, et auparavant exclues de l’enquête Sexe au présent.
À partir des données de Sexe au présent 2025, à laquelle avaient participé 2 072 personnes, un sous-échantillon de 338 personnes interrogées a été analysé. Ce sous-échantillon comprenait des personnes s’identifiant comme femmes (n = 299, soit 89 % de ce sous-échantillon), comme femmes trans (n = 45, soit 13 %) ou comme personnes transféminines (n = 41, soit 12 %).
Remarques
- Dans le cadre de l’enquête, les personnes interrogées pouvaient sélectionner plusieurs identités de genre; c’est pourquoi la somme des pourcentages ci-dessus dépasse 100 %.
- Cette analyse ne tient pas compte de l’orientation ou de l’identité sexuelle, et des termes plus précis tels que « fem » ou « butch » n’étaient pas proposés comme options d’identité de genre. Par conséquent, il est possible que cette analyse ne comprenne pas toutes les personnes interrogées dans le cadre de l’enquête Sexe au présent 2025 qui s’identifient comme lesbiennes, saphiques ou fem, si celles-ci n’ont pas coché les cases « femme », « femme trans » ou « personne transféminine » dans le formulaire. Le sous-échantillon peut également comprendre des femmes trans hétérosexuelles.
Voici quelques-unes des premières conclusions de notre analyse sur la santé sexuelle et reproductive des femmes et des personnes fem queers au Canada.
Les participantes queers sexuellement actives ont déclaré avoir différents types de pratiques sexuelles. Les pratiques les plus fréquemment mentionnées étaient : se faire masturber ou doigter (73 %); masturber ou doigter quelqu’un d’autre (72 %); donner du sexe oral (71 %); recevoir du sexe oral (66 %); avoir des rapports sexuels avec des prothèses, des godes ceintures ou des jouets sexuels (59 %); frotter ses organes génitaux sur les organes génitaux de quelqu’un d’autre (42 %); avoir des pratiques BDSM, kink ou fétichistes (37 %); et avoir des rapports sexuels vaginaux ou par le trou avant en étant la personne pénétrée (37 %). Comme il s’agit de l’une des premières études pancanadiennes à recueillir ce type de données au sein de nos communautés, il est nécessaire d’approfondir nos connaissances sur la sexualité queer et saphique. Une meilleure compréhension de la vie sexuelle des membres de notre communauté permettra de véritablement axer l’éducation à la santé sexuelle et la recherche sur la santé queer sur le bien-être sexuel, l’autonomie et le plaisir des personnes concernées.

De nombreuses participantes queers ont déclaré ne pas utiliser systématiquement de barrières de protection lors de leurs rapports sexuels. 97 % des participantes ont déclaré avoir, au moins une fois au cours de l’année passée, donné ou reçu du sexe oral sans utiliser de protection; 95 % avoir masturbé quelqu’un ou s’être fait masturber sans protection; et 59 % avoir eu du sexe anal en étant la personne qui pénètre sans protection. Il faudra approfondir les recherches pour comprendre les raisons pour lesquelles un si haut pourcentage n’utilise pas de barrières de protection (potentiellement, par manque de sensibilisation, en raison des parties du corps et des objets utilisés, par désir d’intimité et de plaisir, à cause de l’exclusivité de la relation, ou parce que d’autres stratégies de prévention sont utilisées en fonction des partenaires).
Plus de la moitié (52 %) des participantes ne s’étaient jamais vu proposer de test de dépistage des ITSS par leur médecin de famille ou leur infirmier·ière praticien·ne. Cela s’explique sans doute en partie par la méconnaissance de la sexualité lesbienne par le personnel clinique et par les préjugés selon lesquels les rapports sexuels lesbiens ne constitueraient pas de « vraies relations sexuelles », comme l’ont déclaré les participantes à l’enquête nationale du Réseau des lesbiennes du Québec. Selon Sexe au présent 2025, 20 % des femmes et des personnes fem queers interrogées n’avaient jamais subi de dépistage des ITSS, tandis que pour 36 % d’entre elles, le dernier test de dépistage remontait à plus d’un an. Les femmes et les personnes fem queers interrogées ont dit avoir omis ou repoussé leur dépistage des ITSS lors de la dernière année pour des raisons telles que le nombre réduit ou l’absence de partenaires (41 %); le fait d’être dans une relation sexuelle exclusive (36 %); le manque de temps (14 %); les horaires d’ouverture des cliniques de dépistage peu pratiques (12 %); l’ignorance des endroits où se rendre pour se faire dépister (10 %); ou encore le stress, l’anxiété ou la dépression (9 %). Il convient de noter que, malgré ces obstacles, 24 % des personnes interrogées n’avaient ni reporté ni omis leur dépistage des ITSS lors de la dernière année.

L’ITSS la plus fréquemment signalée par les femmes et les personnes fem queers dans le cadre de l’enquête Sexe au présent 2025 était la vaginose bactérienne, 27 % des personnes interrogées ayant déclaré avoir reçu ce diagnostic dans la dernière année, puis la chlamydia (13 %) et l’herpès (8 %). Il faudra recueillir beaucoup plus de données pour comprendre la fréquence de ces infections dans les communautés queers, ainsi que les facteurs de risque. Par exemple, on sait que la vaginose bactérienne peut être asymptomatique et réapparaître chez certaines personnes si leurs partenaires ne suivent pas également un traitement, ou simplement si elles fréquentent de nouvelles personnes. De plus, si un traitement antibiotique récurrent peut entraîner des effets secondaires, l’absence de traitement de la vaginose bactérienne peut également causer des complications. La vaginose bactérienne a également été associée à une augmentation des infections par le VPH. D’autres recherches et conversations sont nécessaires pour cerner les besoins de nos communautés en matière de prévention et de traitement de la vaginose bactérienne.
Les participantes queers répondaient à des questions sur la vaccination contre le VPH et leur recours au test Pap au cours des trois dernières années, lesquels sont des moyens importants de prévention du cancer du col de l’utérus et d’autres cancers de l’appareil reproducteur. Parmi les participantes, 62 % avaient été vaccinées contre le VPH, 27 % ne l’avaient pas été et 11 % ignoraient si elles l’étaient. Par ailleurs, parmi les femmes et les personnes fem queers âgées de 25 ans ou plus avec un col de l’utérus, 71 % avaient subi un test Pap au cours des trois dernières années, 28 % n’en avaient pas subi et 1 % l’ignoraient. Alors que le dépistage du VPH commence à remplacer le test Pap comme méthode de dépistage du cancer du col de l’utérus recommandée au Canada, il est important de comprendre les répercussions de ce changement sur les communautés et de mettre tout en œuvre pour éliminer les obstacles aux soins préventifs. À l’heure actuelle, les recommandations en matière de dépistage varient entre les différentes régions du Canada : le dépistage du VPH doit être effectué tous les cinq ans, alors que celui par test Pap doit être fait tous les trois ans; quant à l’autoprélèvement, il n’est offert que dans quelques provinces. Le dépistage du VPH et l’autoprélèvement sont des méthodes susceptibles d’être adoptées plus largement par l’ensemble de la population que le test Pap, en particulier dans les collectivités rurales et isolées; toutefois, les retombées potentiellement considérables de ce changement sur nos communautés restent à maximiser.

Un nombre alarmant de femmes queers interrogées dans le cadre de Notre santé 2025 ont déclaré avoir été victimes de violences sexuelles. 59 % ont déclaré avoir subi des rapports sexuels forcés au moins une fois dans leur vie; 40 % ont déclaré avoir subi précisément de la part d’un·e partenaire des rapports sexuels forcés ou non consentis, un viol ou des abus sexuels. En ce qui concerne la violence entre partenaires intimes, 63 % des personnes interrogées ont déclaré avoir été insultées ou avoir subi des violences verbales de la part de leur partenaire, et 23 % avoir subi des violences physiques, telles que des coups, des coups de pied ou des gifles. Nos communautés méritent que nous nous penchions en profondeur sur cet enjeu, notamment en analysant et en combattant les effets cumulés de la misogynie, de la lesbophobie et de la transmisogynie (pour ne citer que quelques-unes de ces oppressions) sur la sécurité et le bien-être de nos communautés. Au-delà des conversations, il est urgent d’investir des fonds importants dans des programmes et des projets de recherche communautaires visant non seulement à prévenir ces violences, mais aussi à offrir aux victimes suffisamment de services de soutien inclusifs.
Les participantes queers avaient des visions variées de leur lien avec les communautés 2S/LGBTQIA+. 29 % se sentaient extrêmement ou très liées à ces communautés, tandis que 33 % se sentaient modérément liées et 38 % se sentaient peu ou pas du tout liées. Ce manque de connexion s’explique peut-être en partie par la faible visibilité des femmes lesbiennes et queers dans les événements 2S/LGBTQ+ tels que la Fierté et les espaces comme les quartiers gais, où les femmes lesboqueers déclarent souvent avoir l’impression de ne pas être les bienvenues et être victimes de sexisme et de misogynie. Ces données soulignent l’importance d’ouvrir véritablement les espaces et les programmes à une plus grande diversité de personnes 2S/LGBTQ+ et de les adapter à celles-ci, afin que chaque individu puisse profiter des bienfaits thérapeutiques avérés du lien à la communauté.

Si l’inclusion des femmes 2S/LGBTQ+ dans l’enquête Sexe au présent constitue une étape importante, ces résultats indiquent qu’il est nécessaire d’accroître encore davantage les conversations et le travail communautaire. Soulignons notamment que le sous-échantillon de femmes (trans et cis) et de personnes fem présenté dans cet article ne représentait que 16 % de l’ensemble de la population interrogée. S’il est encourageant de constater la croissance de l’implication communautaire des femmes et des personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+ dans leur santé sexuelle et leur bien-être en général, il reste encore beaucoup à faire pour perfectionner nos enquêtes, nos méthodes de recrutement et nos approches en matière de recherche communautaire. En effet, nous devons garantir que nos recherches reflètent véritablement les enjeux touchant les femmes et les personnes fem et de diverses identités de genre lesbiennes et queers. En d’autres termes, posons-nous des questions sur les enjeux qui tiennent véritablement à cœur aux membres de nos communautés? Nos approches permettent-elles de mobiliser ces communautés de manière authentique? Nos approches doivent également être intersectionnelles, car les effets de systèmes d’oppression comme la misogynie, l’homophobie et transmisogynie se font encore plus sentir sur les personnes 2S/LGBTQ+ qui sont également autochtones, noires, racisées, (im)migrantes, nouvellement arrivées, réfugiées, en situation de handicap ou vivant avec un état de santé chronique.
C’est grâce à la collaboration que nous pourrons nous associer pour définir ensemble les besoins de nos communautés. Lors du Sommet 2025, le CBRC s’est associé à Celeste Pang, docteure en anthropologie, pour organiser un rassemblement visant à donner un élan à la recherche communautaire menée par, avec et pour les femmes et les personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+. Les discussions menées lors de ce rassemblement ont mis en évidence les effets concrets de forces structurelles et systémiques sur l’inclusion sociale, la participation au secteur de la recherche et le bien-être général des femmes et des personnes de diverses identités de genre 2S/LGBTQ+, notamment les inégalités sociales que ces forces produisent et entretiennent au quotidien, et ce, tout au long de la vie des membres des communautés concernées. Le compte-rendu de cet important rassemblement, notamment une liste de recommandations, a été publié plus tôt cette année et peut être consulté sur notre site web. Cliquez ici pour lire "Dynamiser la recherche communautaire menée par, avec et pour les femmes et les personnes de diverses identités de genre 2S/LBTQIA+".

Au cours des prochains mois, les données issues de Nos corps, notre santé, la vaste enquête communautaire menée partout au Canada par le CBRC en 2025, nous permettront d’approfondir nos connaissances sur les expériences des femmes et des personnes fem queers en matière de sexe et de plaisir, d’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive (notamment les soins d’affirmation de genre et la planification familiale), de violence, d’éducation sexuelle et de bien d’autres enjeux.
Nous espérons qu’avec les données dont nous disposerons et la mobilisation croissante de la communauté, nous continuerons à inspirer d’importantes conversations et à mener des initiatives communautaires permettant de mieux comprendre les expériences des femmes et des personnes fem queers et de répondre à leurs besoins. Ce travail a déjà commencé. Ensemble, nous décidons de notre bien-être, de notre santé et de notre vie sexuelle. Restez à l’écoute et participez à ces discussions qui prennent chaque jour de l’ampleur.
Avec la contribution de :
- Tara Chanady, directrice générale, Réseau des lesbiennes du Québec
- Malhar Shah, analyste de données, CBRC
- Ren Lo, épidémiologiste social·e, CBRC
- Fowzia Huda, directrice adjointe des programmes, CBRC
- Katie O’Brien, coordinateurice de recherche, CBRC
- Malek Yalaoui, coordinatrice de recherche, CBRC
- Nathan Lachowsky, professeur à l’École des sciences de la santé de l’Université du nord de la Colombie-Britannique et ancien directeur de recherche du CBRC (2017-2025)
- Ben Klassen, directeur adjoint de la recherche, CBRC
[1] Dans cet article de blogue, nous utilisons différents termes pour désigner les personnes lesbiennes, queers, saphiques ou ayant d’autres identités sexuelles, et dont l’identité de genre est « femme », « fem », « transféminine » ou « de diverses identités de genre ». Cette terminologie variée permet de rendre visibles les multiples identités et expériences de communautés susceptibles de subir de la misogynie, de la transmisogynie et du sexisme en raison de leur identité et de la manière dont la société les perçoit. Lorsque nous présenterons des données d’enquête précises, nous utiliserons les termes les plus précis pour désigner les communautés comprises dans l’analyse.
